Un proche ami me disait un jour de Wade qu’il était une synthèse de Kocc Barma Fall, de Vaugirard et de Boy Dakar. Je retiens de cette image sa triple dimension : politique, intellectuelle et humaine.
Senghor et la création du PDS
Abdoulaye Wade, abreuvé aux sources du Cayor (Kajoor) s’est très vite révélé porteur d’une finesse politique rare. Lorsqu’à la campagne présidentielle de 1978 Senghor le surnomma Ndiombor, il n’eut pas tort. Certains caciques de son Parti à l’époque Ups (Union progressistes sénégalaise) lui en voulaient d’avoir permis à Wade de briser le système mono partisan en créant le Pds en 1974. Pour eux, il avait introduit le loup dans la bergerie. Il leur répondait : « Wade n’a pas créé un parti d’opposition mais un parti de contribution ». Et, effectivement, Wade l’avait convaincu qu’il ne s’opposait pas à lui mais serait juste dans une posture de simple contribution. Aspirant fortement à adhérer à l’Internationale Socialiste et patronné par le Parti Socialiste français, Senghor devait entrouvrir le régime politique du pays cloîtré dans le parti unique ; mais la Gauche révolutionnaire évoluant dans la clandestinité ne lui convenait pas du tout. Wade apparaissait dès lors comme une bouée de sauvetage par laquelle il pouvait accéder à l’IS sans courir de risques politiques internes, dans son esprit. L’émergence du Pds provoqua immédiatement un flux massif des populations vers Wade perçu très nettement comme une alternative.
Lorsque l’UPS devint PS et finit par être admis à l’Internationale Socialiste en 1976, Wade eut aussitôt une riposte appropriée. Il s’adressa à l’Internationale libérale malgré un programme officiellement socialiste travailliste qu’il brandissant fièrement d’ailleurs. En 1978, lorsque pour la première fois de son histoire l’Assemblée nationale reçoit l’opposition, les députés du Pds réclamèrent les bancs de Gauche au motif qu’ils étaient à la Gauche du parti socialiste ce que Senghor réfuta catégoriquement obligeant le Pds à occuper les bancs de droite dans l’hémicycle.
Le trait le plus marquant de Wade en tant qu’homme politique est, à mes yeux, son exceptionnel optimisme. Jamais, à ma connaissance ll n’a douté fondamentalement de son étoile. Entre accalmie et coups tordus (Armes libyennes, connivence avec la rébellion, affaire Babacar Sèye, etc.), il restait convaincu de l’emporter à la fin de la journée. Contrairement à une légende largement répandue, Wade n’a pas été arraché à Paris pour être candidat à la présidentielle de 2000. La réalité est plus nuancée. En vérité, il était déjà candidat dans son esprit bien avant la proclamation officielle des résultats des législatives de 1998.
Dans cette affaire il y a eu la scène et l’arrière scène. En effet, à l’examen des résultats provisoires, le Ps avait obtenu 50,17% des voix et l’opposition réunie 49,83%; autant dire un équilibre quasi-total. Ensuite l’analyse statistique des parts du parti socialiste dans l’électorat montrait une baisse tendancielle significative depuis 1983. Le Parti socialiste (PS) est passé de 80 % en 1983 à 56% en 1993 et er 50,17% en 1998. Pour nous il était donc établi qu’une opposition unie pour balloter le candidat du Ps et finalement l’emporter. Nous décidâmes alors d’aller proposer à Maître Wade d’être le candidat de l’opposition en 2000. De ceux qui étaient présents à cette rencontre certains nous ont quittés mais d’autres sont encore là parmi nous. L’un d’eux eut cette évocation frappante en parlant de la rencontre entre les muhaajiriins et les ansars. Wade a accepté séance tenante et, avant de partir pour son séjour prolongé à Paris, avait réuni son état-major pour réaffirmer sa décision et leur demander de se mettre en ordre de bataille. Cette présence prolongée relevait d’une stratégie d’arrière scène mûrement réfléchie qui s’est révélée payante à tous égards.
Wade est un homme dont le courage physique est remarquable. Pendant la campagne électorale de 2000, des coups de feu ont éclaté au passage de son cortège à Rufisque. Certains en ont déduit que c’est Wade qui était visé. Le lendemain, sa caravane électorale devait être dans la région de Thiès dans le cadre de la marche bleue. Je me suis rendu tôt le matin au Point E pour l’y accompagner. Une scène assez singulière s’est produite. Pendant qu’on était dans le salon, on est venu lui dire qu’il y avait un problème de chauffeur à cause de la fusillade de la veille. Il a alors réclamé les clés de sa voiture pour la conduire lui-même. L’affaire finit par se régler et tous les chauffeurs regagnèrent leurs véhicules. Cet épisode en disait long sur son tempérament : face au danger, son premier réflexe n’était pas le repli mais l’action.
Wade est un homme sans rancœur et un grand rassembleur. Devenu Président de la République, on l’a vu admettre dans son plus proche entourage des personnalités qui furent dans son parti et dont il s’était séparé dans des conditions d’extrême conflictualité. Certaines d’entre elles ont même occupé des positions de pouvoir très élevées à ses côtés. Il savait tourner la page lorsque l’intérêt supérieur lui paraissait l’exiger.
L’ancrage dans ses racines civilisationnelles, l’ouverture au monde et l’intelligence des situations symbolisent probablement la fameuse triptyque évoquée plus haut. Wade incarnait le « gëm sa bopp ». Cette confiance en soi, profondément enracinée dans sa personnalité, inspirait le respect de ses homologues à travers le monde.
Son ouverture s’est forgée au contact de l’Université française et des traditions universalistes de celle-ci. De ses acquis de la culture française il en a fécondé son substrat culturel ce qui en faisait un profil qui fascinait souvent en Occident. Son expérience de Professeur donc de pédagogue, d’avocat habitué du débat contradictoire et d’homme politique fait de lui un homme profondément ouvert au pluralisme et à la diversité. Même au cœur de son passage à la tête de l’État, dès que le débat intellectuel s’engage, il oublie la casquette du Président. Je l’ai souvent entendu dire au sujet de telle ou telle controverse, après coup, « je reconnais qu’un tel a eu raison sur moi ». Il y a là un modèle de leader très nécessaire dans le monde d’aujourd’hui.
L’esprit d’indépendance et d’autonomie fait que Wade avait de très bonnes relations diplomatiques avec tous les pays considérés à l’époque comme l’axe du Mal par Georges W Bush Président des États-Unis. Il a interpellé directement le Président Bush en visite ici à Dakar au détour d’un échange sur les subventions agricoles, grosse pomme de discorde à l’OMC entre pays du Nord et du Sud : « Président Bush, le free trade doit aller avec le fair trade. Le libre-échange doit s’accompagner d’échanges équitables. Mettez fin à vos subventions agricoles ! »
À l’époque 25000 producteurs de coton ́ américains recevaient 4 milliards de dollars de subvention soit 2000 milliards de cfa et en moyenne 100 millions pour chaque agriculteur. Cela avait provoqué cette année-là un manque à gagner dépassant les 200 milliards de cfa chez 15 millions de producteurs africains. Le Président Bush ne put s’empêcher de riposter : « Président Wade, je croyais que vous étiez mon ami. Si je supprime les subventions je perds mon poste ».
Le Président Wade est un militant panafricaniste convaincu. À la conférence sur le Gouvernement de l’Union africaine à Accra en 2007, il n’a pas rejoint sa résidence jusqu’à 2h du matin parce qu’il faisait le tour de ses collègues pour proposer une résolution permettant aux panafricanistes de remporter la partie.
Stratège politique hors pair, homme de courage, rassembleur, panafricaniste convaincu et profondément enraciné dans sa foi, Abdoulaye Wade demeure l’une des figures majeures de l’histoire contemporaine du Sénégal. À cent ans, son parcours continue d’inspirer admiration, réflexion et débat.
Dans ses moments d’intimité, sa mouridité me frappait toujours. Dès que la conversation portait sur la personne du Cheikh, quelque chose changeait en lui. Ce n’était pas seulement dans les mots ; c’était dans son être même.
Nous lui souhaitons encore une longue vie aux côtés de sa famille biologique et de sa famille politique au grand bonheur du peuple Sénégalais et des peuples africains.
Gloire éternelle au Président Wade !

